L'univers des jeunes est multiple, et leur engagement dans la résistance est presque toujours une décision individuelle. Pour tenter de comprendre ce qui leur advint pendant l'occupation, ne faut-il pas d'abord se souvenir de ce qui s'inscrivait dans leur imaginaire ?
De quels jeunes s'agissait-il ? Sauf des exceptions, ils avaient au minimum 18 ans en 1944, c'est-à-dire que nous pensons à des garçons et des filles qui avaient au moins 14 ans en 1940. À cet âge, on commence à être sensible non seulement à l'environnement familial, mais aussi aux événements extérieurs à la famille, à ce qui se passe autour d'elle, dans la communauté locale et aux principaux événements du pays lorsque les remous sont assez intenses pour atteindre chacun et chacune.
Or les jeunes de ces années-là ont senti que le monde bougeait, dès avant que la guerre n'éclate. Au plan intérieur, les luttes politiques avaient été assez vigoureuses pour entraîner des changements dans la société française, avec le Front populaire et ses réformes. Au niveau international, la montée des régimes fascistes en Italie et en Allemagne et la guerre d'Espagne étaient des événements assez forts pour être ressentis par tous, même par les jeunes adolescents, comme une menace.
Puis la guerre, et plus encore, pour eux comme pour tous, le choc de la défaite. Toutes les familles de France ont été affectées par l'exode, le déferlement des réfugiés, les deux millions de prisonniers de guerre et l'arrivée des occupants.
Malgré la figure (momentanément) rassurante du Maréchal Pétain, l'image de la France était bien altérée, chez les jeunes et chez les moins jeunes. Les problèmes matériels s'imposaient à toute la population : regroupement des familles, ravitaillement avec le développement du marché noir, angoisse du lendemain. On était témoin – et parfois victime - des lois d'exception, de l'absence d'information sur ce qui se passait dans le monde, de la perte des libertés, et d'une propagande effrénée et mensongère qui discréditait la parole officielle. On subissait l'humiliation d'une défaite collective et le poids d'une présence hostile qui exploitait directement ou indirectement les ressources du pays.
Et la Résistance ? Pour s'engager en résistance, il faut d'abord constater l'injustice et la contrainte, et puis prendre la décision de transgresser les lois tout en acceptant les conséquences, autant qu'on peut les imaginer. Contraintes et injustices, tous ceux qui vivaient là les ressentaient, sauf une petite minorité qui en profitait. Mais la transgression est une étape plus difficile...
En fait la transgression, c'est à dire la désobéissance, passage franchi par tous les résistants de l'intérieur ou hors de France (y compris par le Général de Gaulle) est une épreuve (ou une expérience ou parfois un plaisir) qui n'est pas la même pour tous. Celui qui est chargé de famille ou de responsabilité devra prendre une décision plus difficile. Les jeunes, garçons et filles, se heurtent à moins d'obstacles, y compris lors de leur examen de conscience. On pourrait en conclure qu'ils sont plus libres, mais ce n'est pas toujours vrai. Il y a aussi l'influence de la famille, ou celle de l'école ou des camarades.
L'expérience a montré, dès les premières années de l'occupation et sans attendre le choc recruteur du Service du travail obligatoire (STO) que les jeunes, particulièrement sensibles à l'injustice, rejoignèrent nombreux les premières organisations de la résistance (mais il faut noter qu'en général celles-ci avaient été initiées et étaient animées par des adultes).
Etait-ce aussi l'attirance pour l'aventure, ou le goût du risque, ou le sentiment d'impunité ? Peut être faudrait-il examiner le comportement des jeunes suivant leurs différentes catégories. Par exemple chez les étudiants une tradition frondeuse et un sens de l'action collective eurent-ils une influence (manifestation du 11 novembre 1940 aux Champs-Élysées). Dans certains milieux, il existait une motivation particulière. C'était le cas de ceux dont les parents avaient été les victimes de la répression politique ou raciale : militants de ‘gauche' (communistes, syndicalistes …) ou familles d'origine juive (réfugiés d'Europe de l'Est, familles ‘israélites'). On veut venger les parents ou suivre leur exemple. Ce fut le cas de Guy Môquet, dont le père, communiste, avait été arrêté. « Nous entrerons dans la carrière quand nos aînés n'y seront plus… »
Le recrutement des jeunes hommes dans la résistance change de dimension avec le STO. Mobiliser tous les hommes d'une classe d'âge pour les envoyer travailler en Allemagne, c'était une contrainte menaçante pour chaque individu. Beaucoup durent partir, mais beaucoup refusèrent. Ceux-ci cherchèrent refuge, c'est-à-dire choisirent de désobéir. La résistance s'employa à les aider, en les regroupant dans ce qui allait devenir les « maquis », et en les préparant à combattre. Leur subsistance exigeait un encadrement, des réseaux de ravitaillement, une organisation médicale. En 1943, le STO fut un grand mobilisateur des jeunes et des moins jeunes.
Enfin au moment des combats libérateurs de 1944, des milliers de jeunes, transgressant eux aussi les ordres du gouvernement fantôme de Vichy, rejoignirent les maquis combattants et les unités régulières françaises et alliées pour rendre au pays sa liberté.
On peut ainsi reconnaître que cette génération de jeunes qui avaient au moins 14 ans en 1940 fut en grande partie engagée tôt ou tard dans ce refus du prétendu ordre public, souvent en acceptant des risques, par une réaction de la conscience contre les injustices. Constater l'injustice, la refuser et la combattre, c'est tout simplement ‘résister'.
Lucie Aubrac avait raison de dire : « Résister se conjugue au présent ». Ainsi se construisent les citoyens.
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